ARGUMENT
Il n’est sans doute pas d’habitant des villes qui ne soit, à quelque moment de sa misérable journée, obsédé par l’encombrement de tout ce que ses yeux, ses mains, ses pas rencontrent. Par extension, ce qui fut nommé l’espace lui apparaît partout atrocement divisé en logements, je veux dire en objets contigus enfermés les uns dans les autres, à l’infini…
Pour résister à ce foisonnement des choses au sein d’elles-mêmes qui s’obstine à nous étouffer, deux seuls partis semblent convenables : ou bien peser de tout son poids corporel sur les fragments de matière qui nous heurent, les briser, convertir l’un en un autre, modifier leur forme et leur destination (ainsi travaillent le physicien, le statuaire, le forgeron) ; ou bien imaginer, à l’écart de la raison, un lieu sans point ni ligne, un espace en dehors de l’espace, où l’on verse pêle-même toutes les choses, où elles se réduisent instantanément à rien, fondent, disparaissent, effaçant du même coup le spectateur et l’innombrable figuration du spectacle.
Délivré, cet esprit sans personne respire quelque temps et se fraye une route à travers tout. Mais bientôt ce fleuve d’ignorance lui-même se change en une menace, en un ennemi exclu des formes, en un pressentiment grave, égal et continu, dénoncé seulement par le lourd soupir de regret qu’il soulève en nous. C’est alors que les choses apparaissent de nouveau aux environs, avec des gestes de tendresse et de mélancolie et que la terre nous réconforte en offrant un sol dur et divisible à nos inutiles compas.
Cette angoisse en forme de cycle trouve son plus parfait apaisement dans l’acte de composer un poème : les mots, choses semblables aux choses, passent, aussitôt formée l’image qu’ils révèlent ; le rythme qui les apporte abolit à son tour les images et la gangue de toute signification logique, s’il contente par ses temps forts le désir de solidité, et par ses flottements l’appel vers une disparition générale.
… Mais le plus souvent, je cherche à triompher d’une peur sans nom, en m’efforçant d’imiter la voix même de l’Ennemi. Le poème se prête sans fin à cette poursuite d’un accent. Quand je crois m’en être approché davantage, l’inquiétude se dissipe. C’est moi qui parle : IL est volé.
— Jean Tardieu, Accents
pour un seul pas vers ces rumeurs
hors des sentiers de solitude
pour un éclair qu’on vit peut-être
au ciel absent de quelque ville
étrangère et sans lieu pour nous
renaître — ombre qu’une ombre noue
au bord sombré des souvenirs —
aux éclats d’une autre saison
tessons longtemps polis par l’eau
le mal est doux qu’ils nous feront
et d’un seul pas vers l’horizon
fermé qu’à peine on imagine
avec l’ombre qui t’a rejoint
filer comme une auto perdue
dans cette ville où tourne à vide
un homme à tous les carrefours
| — | Philippe Jaccottet |
PARLER
Parler est facile, et tracer des mots sur la page,
en règle générale, est risquer peu de chose :
un ouvrage de dentellière, calfeutré,
paisible (on a pu même demander
à la bougie une clarté plus douce, plus trompeuse),
tous les mots sont écrits de la même encre,
« fleur » et « peur » par exemple sont presque pareils,
et j’aurai beau répéter « sang » du haut en bas
de la page, elle n’en sera pas tachée,
ni moi blessé.
Aussi arrive-t-il qu’on prenne ce jeu en horreur,
qu’on ne comprenne plus ce qu’on a voulu faire
en y jouant, au lieu de se risquer dehors
et de faire meilleur usage de ses mains.
Cela,
c’est quand on ne peut plus se dérober à la douleur,
qu’elle ressemble à quelqu’un qui approche
en déchirant les brumes dont on s’enveloppe,
abattant un à un les obstacles, traversant
la distance de plus en plus faible — si près soudain
qu’on ne voit plus que son mufle plus large
que le ciel.
Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche
insulte à la douleur, et gaspillage
du peu de temps et de forces qui nous reste.
— Philippe Jaccottet, Chants d’en bas
LE TOMBEAU DE MONSIEUR MONSIEUR
Dans un silence épais
Monsieur et Monsieur parlent
c’est comme si Personne
avec Rien dialoguait.
L’un dit : Quand vient la mort
pour chacun d’entre nous
c’est comme si personne
’avait jamais été.
Aussitôt disparu
qui vous dit que je fus ?
— Monsieur, répond Monsieur,
plus loin que vous j’irai :
aujourd’hui ou jamais
je ne sais si j’étais.
Le temps marche si vite
qu’au moment où je parle
(indicatif-présent)
je ne suis déjà plus
ce que j’étais avant.
Si je parle au passé
ce nést pas même assez
il faudrait je le sens
l’indicatif-néant.
— C’est vrai, reprend Monsieur,
sur ce mode inconnu
je conterai ma vie
notre vie à tous deux :
À nous les souvenirs !
Nous ne sommes pas nés
nous n’avons pas grandi
nous n’avons pas rêvé
nous n’avons pas dormi
nous n’avons pas mangé
nous n’avons pas aimé.
Nous ne sommes personne
et rien n’est arrivé.
— Jean Tardieu, Monsieur Monsieur
j’ouvris les portes des autos
devant la porte des palaces
je livrai des porte-savon
dans un triporteur à pédales
je vendis des quotidiens qui
heurtaient mes idées politiques
je dispensai des prospectus
vantant les charmes du striptize
j’accompagnai sur un banjo
une chanteuse mexicaine
je vendis du tabac anglais
sur les trottoirs à la sauvette
je fis la plonge quatre jours
dans un restaurant annamite
je lavai les vitrines d’un
fabricant de vélocipèdes
au jardin d’acclimatation
je donnai leur pitance aux singes
je remplaçai le gardien-chef
quand il attrapa la vérole
on me prit comme figurant
dans un film pseudo-historique
je râpai des peaux de citrons
dans une usine de sucettes
pendant plusieurs journées d’hiver
je remplis des sacs d’anthracite
devant la porte d’un tailleur
j’enlevai la neige à la pelle
plastron blanc et papillon noir
je fus barman place pigalle
dans un chéqueur étincelant
je mêlais des liqueurs étranges
je revendis des clous rouillés
je collai même des affiches
à quelques jours des élections
ça me rapporta quelques bosses
et une forte indemnité
je raccolai la clientèle
dans le néon d’un cabaret
mais j’avais trop mauvaise mine
je réparai des crevaisons
et vendis de l’essence au litre
je jouai l’athlète en maillot
sur une estrade dans les foires
je dirigeai des provinciaux
parmi les cires ridicules
du musée grévin je portai
les clubs des golfmen de la haute
— Jacques Bens, Chanson vécue
JOURS PÉTRIFIÉS
Les yeux bandés les mains tremblantes
trompé par le bruit de mes pas
qui porte partout mon silence
perdant la trace de mes jours
si je m’attends ou me dépasse
toujours je me retrouve là
comme la pierre sous le ciel.
Par la nuit et par le soleil
condamné sans preuve et sans tort
aux murs de mon étroit espace
je tourne au fond de mon sommeil
désolé comme l’espérance
innocent comme le remords.
Un homme qui feint de vieillir
emprisonné dans son enfance,
l’avenir brille au même point,
nous nous en souvenons encore,
le sol tremble à la même place,
le temps monte comme la mer.
— Jean Tardieu, Jours pétrifiés
COMPLAINTE AMOUREUSE
Alphone Allais — Musique de Yani Spanos — Chanté par Juliette Gréco
Oui, dès l’instant où je vous vis,
Beauté féroce, vous me plûtes ;
De l’amour qu’en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçutes.
[Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que pour vous je pris !
Combien de soupirs je rendis !
De quelle cruauté vous fûtes !
Et quel profond dédain vous eûtes
Pour les vœux que je vous offris !
En vain, je priai, je gémis,
Dans votre dureté vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis ;
Même un jour je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes
Et je ne sais comment vous pûtes,
De sang-froid voir ce que je mis.]
Ah ! fallait-il que je vous visse,
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu’ingénuement je vous le disse
Qu’avec orgueil vous vous tussiez ;
Fallait-il que je vous aimasse
Que vous me désespérassiez
Et qu’en vain je m’opiniâtrasse
Et que je vous idolâtrasse
Pour que vous m’assassinassiez !


